Rencontre avec l'Inde

 

 

 

Thanjavur le 24 juillet 1999

 

 

L'Inde est un vaste miroir intŽrieur qui nous projte immŽdiatement telle une sonde incisive  au plus profond de nos refoulements secrets.

Combien de touristes dŽsenchantŽs ai-je croisŽs? Sur leur visage la mme fatigue qui lave les traits de toute expression propre, imprime ce mme masque sans fards. Les regards sont comme Žteints, lassŽs de se poser sur des images insoutenables, les yeux ont appris ˆ rester ˆ mi-chemin, zone protectrice o l'on cesse de voir ayant abandonnŽ toute intention de regarder. La parole est rŽduite au minimum vital, dernier bastion de forces pour se dŽfendre contre une bouteille mal capsulŽe ou un fruit dŽjˆ pelŽ.

DŽbarquŽs ˆ Tanjore par le bus, le train ou le taxi, ces plerins de la dŽsillusion

viennent rŽcupŽrer un peu de forces ˆ l'h™tel Tamil Nadu. DŽjˆ, l'Inde les a essorŽs comme le violent tambour d'une machine infernale.

Je m'approcheÉla langue commune est le premier timbre qui les sort de leur torpeur comme ces carillons familiers de l'enfance: "Ah, vous tes franaise?", premier ralliement patriotique. On ne se serait jamais remarquŽ ˆ Paris mais ici on est d'une mme famille, groupŽ sous le mme drapeau. On Žchange donc quelques mots. Plus personne ne cherche ˆ tricher par le jeu du verbiage social. On ne redore plus la face de personne, on a la mme tendance ˆ faire descendre les dieux de leur Nirvana. L'Inde dŽjˆ est passŽe par nous. Qu'on l'ai voulu ou non on est nu, et ce n'est plus le drapeau mais cette nuditŽ lˆ qui est devenue notre point commun. On en vient ˆ aborder ce fameux l‰cher-prise, c'est ˆ travers lui que l'on trouvera l'Žnergie de vivre.

L'Inde n'est pas un lieu de villŽgiature. Nos clichŽs occidentaux en font un pays d'asctes en tous genres, mais au-delˆ de cette vision il est indŽniable que l'Inde nous initie ˆ l'ascte que nous sommes capables de faire vivre en nous.

Manger est une nŽcessitŽ. Tout petit ne nous a-t-on pas enseignŽ: "Il faut manger  pour vivre et non vivre pour manger". Voilˆ un bon terrain de mise en pratique. Le plaisir ne se situe plus dans ce que l'on mange mais dans la conscience de manger qui est une grande joie quand tant d'autres en sont privŽs.

Il en est de mme pour boire ou se laver. Lˆ encore on Žpure l'action. L'idŽe mme de "mariner" dans un bon bain chaud est compltement obsolte. On se douchera jusqu'ˆ quatre fois par jour ce qui fera de la douche une action de purification nŽcessaire et salutaire, puisant la prŽcieuse eau avec le sempiternel broc qui nous rafra”chit peu ˆ peu et confre ˆ la douche un geste rituel proche de l'ablution. Et ainsi de chaque acte quotidien qui aussi dŽrisoire qu'il puisse para”tre nous transforme profondŽment parce que l'Žveil de la conscience  est requis.

"Mais ˆ quoi occupez-vous vos journŽes, toute seule?"

"A tout cela: la conscience!"

Alors nos pauvres touristes venus gožter pour leurs vacances aux dŽlices lascifs d'une Inde fantomatique ˆ l'ombre des palais des conquŽrants et des envahisseurs, et d'un coup ŽchouŽs sur les Žcueils de leur propres limites que l'Inde des temples dresse devant eux, ces pauvres touristes dont j'ai ŽtŽ dŽcouvriront peut-tre une fois rentrŽs chez eux comme vaisseau ˆ bon port, qu'ils sont venus chercher en Inde la force de continuer leur vie qu'ils pensaient intolŽrable et qui soudain leur semble paradisiaque.

Mais en mme temps rien n'est aussi radical et le lit des habitudes a t™t fait de reprendre ses droits. A nouveau si la conscience de vouloir vŽritablement changer notre regard n'est pas sincrement tenue en Žveil, on aura pu aller ˆ l'autre bout du monde et des mentalitŽs sans que cela n'est rien changer dans notre quotidien.

Savoir vivre le retour fait partie de la sagesse.

On part ˆ Compostelle mais par quel chemin en revient-on? On vit "son" Carme mais comment reprend Ðon le cours de la vie? On ježne mais comment se re alimente-t-on? On arrte son activitŽ professionnelle mais comment reprend-on le travail?

La rŽponse est en chacun de nous mais il faut la chercher. Elle rŽside dans l'intimitŽ profonde de la sincŽritŽ de notre dŽmarche, encore faut-il aller la cueillir telle une Eurydice dans le secret sa caverne en attente d'OrphŽe. On parle toujours de la dŽmarche hŽro•quement lumineuse d'OrphŽe mais qu'en est-il d'Eurydice? N'est-elle pas cette Shakti ˆ la connaissance si profondŽment enracinŽe telle une vierge noire pour qu'OrphŽe soit mu par cette volontŽ de passer le miroir de l'apparence ( l'Ïuvre du temps nous dit Cocteau) pour aller

la quŽrir? N'est- ce pas la valeur de la Dame qui donne toute la force ˆ la qute courtoise du chevalier? N'est-ce pas Marie qui porte en son sein JŽsus, caverne et tabernacle, matrice et tombeau? N'est-elle pas ce fameux p™le qui lorsqu'il n'a plus d'aimant nous conduit ˆ ce dŽgožt qui nous ronge en secret? N'est-elle pas cette petite flamme de la nuit en qui OrphŽe vient se fondre en un brasier de foi et de joie, seul capable de nous sauver du dŽsespoir, troisime chute qui est pourtant au sommet du calvaire?

 


Thanjavur  le 6 Juillet 1999

 

J'aurai des milliers de choses ˆ raconter et pourtant je ne sais plus si il faut dire que cela fait dŽjˆ deux semaines ou seulement deux semaines que je suis partie.

Une chose s'impose immŽdiatement: le prŽsent. Je suis incapable de penser ˆ hier ou ˆ demain. C'est une impression trs Žtrange et unique. J'ai le sentiment d'avoir franchi la porte du PrŽsent au sens le plus strict du terme, ce qui constitue une Žnorme protection car de la sorte il n'y a plus de place pour l'angoisse car je ne peux regretter hier ni m'inquiŽter de demain. Je ne me sens pas loin, je ne suis ni loin ni prs, je suis lˆ et c'est tout.

Il fait entre 41 et 47¡, c'est malgrŽ tout la saison des vents ( de mi juin ˆ mi septembre) qui nous amne une poussire Žnorme. On est immŽdiatement trempŽ, couvert de sueur et poussiŽreux. Mais, comme on est en Inde on a pas l'idŽe de s'en plaindre car au final cela ne changerait rien et l'agitation qui en rŽsulterait ferait perdre encore quelques prŽcieuses Žnergies. Pas de vie ici sans acceptation instantanŽe sous peine d'tre directement propulsŽe en enfer. Je laisse donc mon corps accepter tous ces changements et le reste suit. Ainsi gr‰ce au corps l'‰me et l'esprit consentent.

Pas d'alternative possible dans le choix de vie strictement au service de la danse:

Cuisine vŽgŽtarienne, que du cuit, deux repas par jour, sari, cheveux nattŽs et troisime Ïil sur le front. Visite quotidienne au temple, eau minŽrale et thŽ bržlant. A 21 heures 30 je suis au lit et ˆ 6 heures debout.

 

Mon arrivŽe ˆ Thanjavur a gardŽ quelque chose de magique. Notre premier regard avec Guru Kittappa est gravŽ ˆ jamais dans mon cÏur. Pas un mot ŽchangŽ, rien que de l'amour au sens le plus pur. Une fire tendresse de la part de ce vieil homme souriant de toute son ‰me. Quant ˆ moi si heureuse d'tre enfin lˆ mes mains posŽes sur ses pieds douloureux pour le saluer. J'ai pensŽ aux rois mages, ˆ leur pŽriple dans la nuit guidŽs par l'Žtoile du berger, ˆ leur adoration silencieuse ou l'on se nourrit par le regard de la vision de l'autre. Il y avait aussi dans le geste de Guru Kittappa sa main posŽe sur ma tte, quelque chose du pre qui accueille l'enfant revenu ˆ lui. En quelques secondes j'avais franchi cet espace du prŽsent qui condense tout. J'Žtais lˆ sans plus aucune fatigue malgrŽ les difficultŽs multiples du voyage et la longueur des attentes et des incertitudes. J'aurai voulu que cet instant lˆ, assis tous deux dans le temple sa main gauche posŽe sur mon avant bras droit et sa main droite tapant le tala face ˆ ses anciennes Žlves qui dansaient dans le temple, dure toute la vie. Le bonheur des apsara doit tre comparable ˆ cet Žtat de gr‰ce.

 

Guru Kittappa habite dans le quartier des vaches sacrŽes et j'aime cela. Leur doux regard m'accompagne t™t le matin quand je parcours les rues dŽsertes ˆ cause de l'heure matinale pour venir ˆ ma classe de danse. Je me suis mme surprise seule dans ma chambre d'h™tel ˆ dessiner leur regard tellement Žloquent et profond. Rien ˆ voir avec ce que nous appelons pŽjorativement un regard bovin, car tout est rŽsolument diffŽrent ici. Je suis si heureuse que personne ne les mange. En revanche manger pour une vache, ici , est un exploit, pas d'herbe grasse ni de prairies, (rien n'est dŽcidŽment parfait ici bas), des ordures et quelques affiches Žlectorales ˆ dŽcoller en lŽchant la colle, attention au parti choisi comme casse crožte car tout est signe en Inde et d'autant plus lorsqu'il s'agit de vache sacrŽe! Quelques heures plus tard quand je rentre de mon cours, ˆ pied ˆ l'h™tel, les vaches sont toutes lˆ barrant le chemin de terre qui conduit de la maison de Guruji ˆ la rue principale. Mais ˆ cette heure lˆ c'est l'agitation dans les rues, indescriptible, avec le soleil qui tape ˆ la verticale, je sens la sueur comme un goutte ˆ goutte qui tombe du bout de ma natte dans le bas de mon dos sous le pan du sari.

Guru Kittappa enseigne avec un grand savoir faire. Je sais qu'il sait parfaitement o il veut me mener. Il a commencŽ par me dire que j'Žtais lˆ pour trois ans pas moins. Jusqu'ˆ ses 90 ans quoi! Ne discutons pas je verrai bien ce qu'il m'annoncera dans X mois, jours ou annŽes, ce n'est pas mon affaire. Me voilˆ dŽjˆ arrivŽe au raisonnement naturellement confiant de l'IndienneÉ

Pendant la pratique zŽro mot ŽchangŽ, pas le temps, tout est trop dense. Tout passe par le regard, la frappe du b‰ton et cela passe!!! Pour lui "Dance is time" c'est ˆ dire que la danse n'est pas de l'agitation mais du rythme vŽcu ˆ sa juste valeur. C'est un musicien qui enseigne.

Les petits enfants de Guruji m'appelle Amma ce qui veut dire maman.


Thanjavur le 16 Juillet 1999.

 

Trois semaines aujourd'hui se sont ŽcoulŽes depuis mon arrivŽe ˆ la gare de Thanjavur et je pense aborder ma deuxime phase d'apprentissage avec Guru Kittappa. Il serre la vis d'un cran ce qui signifie des cours extrmement compacts, sans pause ou avec des pauses interminables, sans un sourire dans un silence absolu, seul la rigueur du b‰ton qui claque et l'exigence de fer d'tre en rythme. C'est le point le plus difficile pour moi car je manque de repres, c'est une rythmique nouvelle et une gestuelle trs ŽpurŽe mais avec beaucoup de subtilitŽs inconnues. Il faut capter de suite! Bien sur tout enregistrement ou notes sont proscrits. Guru Kittappa met en application la mŽthode de un adavu ma”trisŽ par jour. Les danses se construisent donc grain par grain. Je ressort de ma classe vannŽe. Il me faut 25 minutes pour venir ˆ pied le matin chez Guru Kittappa et le double pour rentrer aprs la classe ˆ l'h™tel. ArrivŽe lˆ je me douche et je dors, ŽcroulŽe de fatigue pendant deux heures. Je me rŽveille ensuite tenaillŽe par le souci de me rappeler l'adavu appris le jour mme. Cependant je garde le sourire car j'ai tellement abandonnŽ d'attaches matŽrielles jusqu'ici que je n'ai plus rien ˆ perdre rŽellement. Je suis venue ici avec la nuditŽ de la sincŽritŽ pour apprendre, me laisser transformer, je suis lˆ pour cela et le b‰ton de Guru Kittappa est un pilon solide qui me convient.

Je suis dans une pŽriode d'attente face ˆ mon organisation de vie qui ne se rŽsoudra que lorsque Laurent viendra pour que nous cherchions ensemble une maison o m'installer. Ce sera une Žtape trs importante car pour l'instant la vie ˆ l'h™tel me protge de ne pas trop me montrer comme une femme seule. Mais j'ai confiance.

Pour en revenir ˆ l'enseignement de Guru Kittappa je le perois comme un gardien de ce que lui ont transmis ses anctres. Ce n'est pas un rŽformateur mais un prŽservateur, c'est sans doute ce que redoutent les occidentaux qui ne m'ont pas encouragŽe ˆ aller travailler auprs de lui. Pourtant dans la mythologie indienne Vishnu est le prŽservateur au sein de la trilogie qui est formŽe Žgalement de Brahma le CrŽateur et Siva le Destructeur. Mais tous trois ne sont-ils pas les trois facettes d'un mme visage?

Ce que m'enseigne l'Inde c'est qu'elle dŽveloppe directement l'intuition. Je ne me sens jamais seule mais toujours reliŽe.


 

Hommage ˆ l'ŽlŽphante

Hier, j'ai participŽ dans le temple ˆ la grande toilette de l'ŽlŽphante sacrŽe, brossage des dents compris et maquillage dessinant le symboles de Siva sur son front, sa trompe ses oreilles avec de la farine de riz. J'ai relevŽ dans un petit carnet les motifs prŽcis. C'est elle qui m'avait sŽduite ds mon arrivŽe dans le Grand Temple et je ne suis certainement pas la premire ni la dernire a avoir ŽtŽ sous le charme.

Elle est d'une ŽlŽgance rare, justement proportionnŽe comme une miniature finement ciselŽe, ceci car elle est d'un petit format. Et en Inde il est bien connu que tout ce qui est petit est joli et apprŽciŽ.

 Elle incarne la poŽsie des versets dŽdiŽs ˆ Ganesh o l'on dŽcrit avec dŽtail les diffŽrentes parties du dieu ˆ tte d'ŽlŽphant harmonieuses en tous points.

Elle se tient habituellement ˆ l'entrŽe de la deuxime enceinte et balance joyeusement sa tte, ses pattes arrires Žtant croisŽes comme les jambes de Krishna jouant de la flžte, avec ce dŽhanchŽ si indien, stable, sensuel et ˆ l'apparence confortable, courbe et droite se complŽtant de faon ˆ satisfaire pleinement l'Ïil. Il semble que depuis toutes ces annŽes elle ait parfaitement mŽditŽ et intŽgrŽ les postures des statues environnantes et qu'elle soit elle-mme une sculpture vivante complŽtant le panthŽon des divinitŽs o l'ŽlŽphante possde lŽgretŽ, gr‰ce et fluiditŽ.

Elle est un ma”tre que j'observe des heures durant sans jamais me lasser jusqu'ˆ m'imprŽgner envieusement et admirativement de la souplesse et de la dextŽritŽ de sa trompe. Si je pouvais moi-mme tre une simple trompe que ma danse serait libre!

Hommage ˆ l'ŽlŽphante qui m'apprend tant et tant en Žchange des offrandes de bananes et de l'affection que je lui porte.

 

Cinq ans se sont ŽcoulŽs, le chiffre 5 est celui de Shiva liŽ au cycle des transformations, me voici seule dans l'enceinte du temple ˆ la recherche anxieuse de mon amie Kundavallenatya, l'ŽlŽphante sacrŽe, danseuse incarnŽe du grand Temple, gardienne de sa mŽmoire.

Son cornac me reconna”t et s'approche de moi Žvitant par tous les moyens de parler du seul tre qui nous lie le cÏur en cette communion si profonde des tres que l'Inde m'offre en toute dŽmesure , puis soudain un regard rompt le silence: "Your baby? No babyÉ" message reu en plein cÏur cinq sur cinq le chiffre de Shiva prŽcisŽment, auquel le Grand Temple est dŽdiŽ. Puis le silence bouillonnant de la vie tout autour, la ferveur de l'Inde puissante comme l'ardeur du soleil de midi, les pierres vibrantes du temple qui ench‰ssent dans ses murs tant d'Žlan de prire, de confianceÉ fleurit alors un sourire plein de tristesse sur nos visages, une tristesse sage et pleine comme l'image Žternelle de notre amie.

Avec une infinie dŽlicatesse ce jeune homme que je ne n'avais jamais vu dans le temple sans l'ŽlŽphante ˆ laquelle toute sa vie est consacrŽe me dit en tamoul, en Žvitant soigneusement de me regarder, le regard posŽ au bord de cette lisire qui sŽpare un homme de sa condition d'une femme occidentale:"tu veux la voir ?" "oui" ai je rŽpondu sans avoir un instant rŽflŽchi au merveilleux de la question et encore moins ˆ la mise en pratique de la proposition, tellement naturellement convaincue qu'en ces lieux tout est possible.

Pieds nus dans la poussire ocre nous voici l'un derrire l'autre en marche vers Kundavallenatya. Je me souviens avec une grande prŽcision de chaque pas vers cet ailleurs que je ne pouvais me reprŽsenter mais vers lequel je me dirigeais avec une certitude insouciante le cÏur en fte. Un pas aprs l'autre dans l'empreinte de mon guide , tte baissŽe, l'un derrire l'autre nous avanons en une procession tranquille , empreinte de respect. La poussire est chaude et douce, une terre pleine de force et pourtant lŽgre comme la silhouette gracieuse et imposante de l'ŽlŽphante. Nous sommes dans l'enceinte du temple et pourtant nous sommes seuls dans un lieu secret et cachŽ o les brahmanes ne s'aventurent jamais , brusquement mon guide se dŽplace sur le c™tŽ et me laisse face ˆ une colline dont je ne peux dŽcrire la couleur. Un silence vertical enveloppe l'espace, tout est bržlant, je m'agenouille spontanŽment et perois derrire moi la fiertŽ du cornac qui m'a conduite au pied de Kundavallenatya incinŽrŽe dans ce lieu sacrŽ Je vois alors se dessiner l'ombre dansante de sa tte, dodelinant, encadrŽe des deux grandes oreilles que j'avais eu l'honneur de brosser ˆ la pierre ponce. Je me souviens combien j'avais ŽtŽ impressionnŽe par ses oreilles d'une texture toute particulire, deux grands chapatis souples enrobant une coque dure vŽritable caisse de rŽsonance. Une grande joie, dŽbordante d'Žmotion me traverse. Mon ami s'approche alors se tenant toujours respectueusement ˆ distance avec pudeur. Nous voici ˆ ŽgalitŽ au sein de cet espace du cÏur o le mme battement s'imprime, la mme sensibilitŽ s'exprime celle de deux tre en communion avec ce qu'ils ont de prŽcieux sans aucune valeur commune avec le monde, ce profond respect pour le rgne animal qui donne gŽnŽreusement sa confiance. Levant les yeux j'aperois un autel fait de briques posŽes l'une contre l'autre pour former un petit toit abritant une statuette en argent de Ganesh dansant, avec une guirlande de jasmins et une lampe ˆ huile en terre cuite posŽe ˆ ses pieds. Je pose alors mes mains au pied de l'autel puis sur mes yeux en ce geste millŽnaire de salutation que les indiens m'ont transmis, ˆ vivre avec eux. Comment remercier pour cet instant hors du temps, sans ‰ge et ˆ cause de cela Žternellement gravŽ dans ma mŽmoire ? Je sors de mon sac la photo de ma carte de vÏux o je suis ˆ c™tŽ de Kundavallenatya et la donne ˆ son cornac en lui disant "c'Žtait une danseuse" son regard s'illumine, il me rŽpond "une danseuseÉ"